Enquête sur une crise silencieuse de l’autorité de l’État
Le 17 décembre 2025, sur les sites de Nkolmeyos et d’Ekoko II, un incident en apparence technique a fait basculer un dossier stratégique de l’État camerounais dans une zone de turbulences institutionnelles inédites. Tandis qu’une réunion décisive était convoquée à la Primature par le Secrétaire Général des Services du Premier Ministre pour préserver un projet de plus de 115 milliards de FCFA et sécuriser un partenariat sensible avec l’Italie, une visite ministérielle parallèle, mal coordonnée et juridiquement dissonante, se soldait par un refus d’accès au chantier. Derrière cet épisode spectaculaire se dessine une crise plus profonde : celle d’une chaîne de commandement fragilisée, d’une administration fragmentée et d’un État parfois mis en difficulté par ses propres Ministres qui défient la logique et l’autorité du Premier des Ministres, Chef du Gouvernement.
Aux origines du projet Pizzarotti : une ambition forte d’État
Lorsque, le 22 mars 2017, l’État du Cameroun, représenté par le ministère de l’Habitat et du Développement urbain, appose sa signature au bas du contrat le liant à l’entreprise italienne Impresa Pizzarotti & C. S.p.A., l’enjeu dépasse largement la simple construction immobilière. Il s’agit alors d’un projet structurant, pensé comme un levier de transformation urbaine, industrielle et sociale, articulé autour de la réalisation de dix mille logements sociaux et de l’implantation d’une base industrielle moderne à Nkolmeyos, sur une superficie d’environ cinquante-neuf hectares.
Le montage financier, adossé à une convention entre la Caisse autonome d’amortissement et la banque italienne Intesa San Paolo, chiffre l’investissement global à plus de cent quinze milliards de francs CFA. À travers ce partenariat, le Cameroun engage non seulement des ressources considérables, mais aussi sa crédibilité vis-à-vis d’un partenaire stratégique européen, dans un contexte où la coopération internationale demeure un pilier de sa politique de développement.
Dès l’origine, le projet est conçu en deux phases distinctes. La première prévoit l’installation de la base industrielle sur vingt hectares à Nkolmeyos, la construction de logements à Ekoko II, la mise en place d’équipements socio-culturels et la réalisation des infrastructures d’accès et de réseaux. La seconde, plus ambitieuse encore, doit porter sur l’édification de plus de neuf mille logements supplémentaires à Zouatoupsi et Nkolntsam, dans l’arrondissement de Mbankomo.
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Un projet enlisé, puis relancé sous contrainte
Pourtant, quatre années après la signature du contrat, le constat est sévère. Au moment où la Société Immobilière du Cameroun est désignée maître d’ouvrage, le 15 avril 2021, le taux de réalisation du projet plafonne à un peu plus de six pour cent. Le chantier, loin de l’élan initialement espéré, apparaît alors comme un symbole de lenteur administrative et de défaillances de pilotage.
La reprise du projet par la SIC marque un tournant décisif. En dépit d’un héritage lourd, fait de retards accumulés, de dette à restructurer et de crédibilité à restaurer, l’entreprise publique parvient à remettre progressivement le chantier sur les rails. Quatre ans plus tard, les chiffres témoignent d’un redressement réel : le taux d’avancement physique avoisine désormais quarante-cinq pour cent, tandis que la consommation financière s’établit à un peu plus de cinquante-quatre pour cent.
À Ekoko II, le gros œuvre des deux cent quarante logements de la phase initiale est achevé. Les travaux de finition, portant notamment sur les toitures et la peinture, sont en cours. Ce redressement n’a toutefois été possible qu’au prix d’une restructuration du projet, avec un recentrage du nombre de logements et un nouveau calendrier courant jusqu’au 31 octobre 2026, à la suite des discussions avec Intesa San Paolo.
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Le poids des passifs : quand l’inertie coûte des milliards
Ce redémarrage s’est effectué dans un contexte particulièrement contraignant, marqué par des décisions antérieures aux conséquences financières lourdes. Pendant plusieurs années, du matériel et des équipements destinés au projet sont restés immobilisés au port, générant des surestaries passées de quelques dizaines de millions à plusieurs milliards de francs CFA. À ces pénalités se sont ajoutés des impôts non acquittés, évalués à plus de sept milliards et demi, ainsi que des pertes liées au non-engagement de crédits budgétaires.
Ces charges cumulées ont failli précipiter la résiliation pure et simple du marché, option qui, selon plusieurs analyses internes, aurait exposé l’État camerounais à une perte sèche estimée à plus de cinquante milliards de francs CFA. C’est précisément ce scénario que la reprise du projet par la SIC visait à éviter.
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Une gouvernance minée par les tensions
Derrière les chiffres, une réalité institutionnelle plus complexe se dessine. Depuis près de six ans, la gouvernance de la SIC est traversée par des tensions persistantes entre la Direction générale et sa tutelle technique. Plusieurs sources concordantes évoquent une immixtion répétée du Président du Conseil d’Administration dans la gestion opérationnelle de l’entreprise, au-delà de ses prérogatives statutaires.
Cette conflictualité s’est traduite par une succession de campagnes médiatiques hostiles, par la remise en cause récurrente de projets structurants et par une instabilité décisionnelle ayant fragilisé la trajectoire de plusieurs programmes immobiliers. Le projet de Nlongkak, portant sur la construction de mille cinq cents logements, en constitue l’illustration la plus frappante : validé par les instances compétentes, il a finalement été abandonné, entraînant une flambée des taux d’intérêt et rendant le projet économiquement intenable.
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Résidence Le Mfoundi : les faits face aux accusations
Dans ce climat tendu, la Résidence Le Mfoundi, projet de cent cinquante-deux appartements de haut standing à Yaoundé, a également cristallisé les critiques. Pourtant, les données commerciales disponibles racontent une tout autre histoire. À ce jour, cinquante-neuf logements ont été vendus, générant près de quatre milliards de francs CFA d’encaissements, soit un taux de commercialisation largement en avance sur les projections initiales.
Toute décision de baisse artificielle des prix, comme envisagée par certains responsables, aurait mécaniquement réduit la marge brute de la SIC, compromettant l’équilibre financier de l’opération. Là encore, les chiffres viennent contredire les procès d’intention.
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Mfou, le 17 décembre 2025 : le point de rupture
C’est dans ce contexte déjà inflammable que survient l’incident de Mfou. Ce mercredi 17 décembre 2025 devait être consacré à une simple visite d’évaluation technique des sites de Nkolmeyos et d’Ekoko II. À l’arrivée de la délégation conduite par la ministre de l’Habitat et du Développement urbain, accompagnée du préfet de la Mefou-et-Afamba, l’accès au chantier est refusé par les agents de sécurité, qui n’avaient pas été informés par leur hiérarchie de cette visite officielle, ladite hiérarchie n’ayant fort astucieusement pas été elle-même informée dans les délais par la tutelle de cette descente technique. Dans les faits, et sur un accent de perfidie avérée, les invitations adressées par la tutelle à la SIC et à Pizzarotti leur sont parvenues selon nos recoupent bien après l’heure indiquée pour la présence physique sur site.
L’image est saisissante : une ministre empêchée d’accéder à un chantier public relevant de son département, un représentant territorial de l’État tenu à distance, une mission écourtée. Très vite, l’épisode dépasse le cadre protocolaire pour acquérir une dimension institutionnelle majeure.
La tutelle voulait ainsi démontrer l’incompétence des autres acteurs du projet que ça ne semble pas convainquant, ni au regard tu timing des correspondances d’invitation, ni au regard de l’opportunité et de la pertinence d’une sortie qui aurait dû couronner la traditionnelle réunion technique de calage et d’évaluation à laquelle la communauté des parties prenante est conviée.
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Une désorganisation administrative révélatrice
L’analyse des différentes correspondances administratives afférentes à cet épisode malheureux révèle une chronologie troublante. Le Directeur général de la SIC reçoit sa convocation à quatorze heures dix-sept pour une activité prévue… deux minutes plus tôt. Quant à l’entreprise Pizzarotti, pourtant maître d’œuvre du projet, elle n’est officiellement informée que le lendemain, le 18 décembre 2025.
Dans ces conditions, l’absence des acteurs techniques clés ne saurait être interprétée comme une défaillance volontaire. Elle apparaît plutôt comme la conséquence mécanique d’un dispositif administratif défaillant, sinon délibérément désarticulé. Pour nuire à qui in fine ???
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La Primature court-circuitée
L’élément le plus sensible demeure toutefois ailleurs. Le même jour, à quatorze heures précises, le Secrétaire général des Services du Premier ministre avait convoqué une réunion stratégique à la Primature, portant sur la centralisation des fonds de contrepartie du projet Pizzarotti, l’apurement des créances et le transfert des ressources à la Caisse Autonome d’Amortissement (CAA). Le ministère de l’Habitat figurait parmi les administrations expressément invitées, car au centre des écueils qui scarifient et fragmentent la productivité de ce projet pourtant vital au changement positif de paradigme de la problématique du logement social au Cameroun.
En maintenant, au même moment, une descente ministérielle non coordonnée, sans aval du SG/PM, président du comité interministériel de suivi-évaluation, l’autorité de la Primature s’est trouvée publiquement contournée. Pour de nombreux observateurs, cet épisode s’apparente à un désaveu institutionnel sans précédent.
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Au – delà de PIZZAROTTI : un mal systémique
L’enquête révèle que les dysfonctionnements observés dépassent largement ce seul projet :
• 1 675 logements d’anciens programmes gouvernementaux demeurent inachevés après près de 17 ans ;
• 1 500 logements chinois à Olembe et Mbanga-Bakoko présentent des malfaçons non corrigées depuis 2020 ;
• les 800 logements du PLANUT souffrent de défauts structurels majeurs à Garoua, Maroua, Buea et Bamenda ;
• le projet COFFOR à Olembe expose l’État à des pertes cumulées de plusieurs milliards de FCFA, selon les constats du CONSUPE.
Le manque à gagner global du programme logement est estimé à plus de 25 milliards FCFA sur 17 ans.
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Une crise qui dépasse le chantier
L’affaire Pizzarotti n’est plus seulement celle d’un programme de logements sociaux. Elle est devenue le révélateur d’un malaise profond dans la conduite de l’action publique, où rivalités de primautés administratives, contournements volontaire et défiances des circuits institutionnels de la Primature, stratégies de blocage et conflits d’intérêts présumés mettent en péril des projets d’intérêt national. Et que dire du désaveux manifeste et de la rébellion récurrente contre l’autorité de la Primature, pourtant au cœur du processus décisionnel et des arbitrages institutionnels !!!
À Mfou, ce 17 décembre 2025, ce n’est pas seulement une visite qui a échoué. C’est une chaîne de commandement qui s’est fissurée sous les yeux du pays. L’autorité du SG/PM a été sapée, et avec, le déni d’obéissance … La question demeure, lancinante : dans les grands projets publics, qui détient réellement le gouvernail de l’État ?
Carole Tamba


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